La malédiction de la muscade, une contre-histoire de la modernité, d’Amitav Ghosh, éditions Wildproject, janvier 2024, 360 pages, 25€
Tout commence dans la nuit du 21 avril 1621, sur une petite île d’Indonésie, à Lonthor dans l’archipel des Banda, où une lampe qui tombe par terre provoque un incendie dans les quartiers hollandais. Ceux-ci en profitent pour massacrer les chefs bandana, jugés responsables d’une potentielle révolte, qui n’était peut-être bien que dans la tête du gouverneur hollandais de l’époque. Cela permit à la Compagnie des indes orientales des Pays-Bas, la VOC, de prendre pleinement possession des îles où poussent le muscadier. Car il se trouve qu’il ne pousse nulle part ailleurs et quiconque possède les îles Banda, possède tout le commerce de la noix de muscade, à l’époque extrêmement florissant. Au nom de la supériorité hollandaise sur les Bandanais, il était totalement légitime d’asservir les anciens habitants au profit de la VOC.
A partir de cet épisode très documenté, Amitav Ghosh retrace le développement des sociétés occidentales au contact des autres peuples, que ça soit en Asie, en Amérique ou en Afrique. A chaque fois, il y a eu un massacre avec une volonté délibérée d’extermination des peuples indigènes. Les échanges de courriers entre gouverneurs et militaires ne laissent absolument aucun doute là-dessus et la théorie selon laquelle les Européens ont transmis des maladies aux populations autochtones “sans faire exprès” est un mythe qui tombe à la lecture de ce livre: les colons offraient en toute conscience des cadeaux empoisonnés pour décimer des populations. En s’appuyant sur les ouvrages de l’universitaire suédois Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes! et Terra nullius, Amitav Ghosh retrace ces récits oubliés de guerres biologiques anciennes et invisibles. Christophe Colomb et ses troupes ont profité de la grippe pour massacrer les Taïnos de Cuba, et jusqu’à la fin du 19e siècle, les stratégies d’extermination se sont multipliées sur tous les continents.
La politique extractiviste, l’émergence du capitalisme et le colonialisme occidental forment un cocktail explosif au détriment des communautés indigènes dont les populations sont massacrées, les habitats confisqués et exploités, et les modes de vie jugés comme incompatibles avec la civilisation occidentale – donc devant disparaître, un bon indien doit s’assimiler à un mode de vie européen… Le racisme légitime à peu près toutes les abominations sous couvert de développement et d’humanisme.
Même s’il ne cite pas Avis de tempête d’Andreas Malm (il cite son Capitalisme fossile), on retrouve de nombreuses références communes dans plusieurs chapitres, notamment sur la conception de la nature des colons britanniques face aux tribus nord-américaines. Si le point de départ d’Amitav Ghosh est la noix de muscade, Andreas Malm évoque quant à lui la découverte d’un gisement de charbon par les Anglais à Labuan, non loin de Bornéo, en 1837, début de la course à l’extractivisme énergétique et à l’accélération du capitalisme. Les deux ouvrages se complètent dans leur vision du monde, en partant de deux points différents mais qui révèlent la même histoire.
Cette contre-histoire de la modernité résonne au fil des pages avec le mouvement des Black Lives Matter, que l’auteur évoque régulièrement au fur et à mesure de son livre. Foisonnant, révoltant, érudit, cet ouvrage nous raconte de très nombreux faits oubliés, déconstruit de très nombreux mythes et alerte sur l’état du monde aujourd’hui. En outre, Amitav Ghosh est très agréable à lire, passant d’un événement lointain en Asie du sud est à des réflexions new-yorkaises en période de confinement, avec beaucoup d’aisance et d’’à-propos. A découvrir sans tarder!



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