La battue, l’État, la police et les étrangers


La battue, l’État, la police et les étrangers, de Louis WITTER, éditions du Seuil, février 2023, 155 pages, 18€


Que se passe-t-il réellement entre Calais et Coquelle, dans ce que l’on a coutume d’appeler “la jungle”? Il est bien difficile de le savoir, tant la couverture médiatique des divers démantèlements de camps laisse une large place aux discours toujours plus sécuritaires des ministres de l’Intérieur successifs. Heureusement, quelques journalistes opiniâtres parviennent à rapporter les faits qui s’y déroulent quotidiennement. 

Louis Witter fait partie de ceux-là. Depuis plus de dix ans, il a suivi les expulsions répétées des camps de fortune des migrants en quête de traversée de la Manche. Et le récit est glaçant. On découvre que les campements sont détruits tous les deux jours depuis des années (oui, tous les deux jours!), que les affaires personnelles sont bazardées dans un container (où les migrants peuvent venir les récupérer mais souvent en vain), que les bénévoles des associations d’aide aux migrants font l’objet de harcèlement de la part de la police. Louis Witter ne nous épargne pas la répétition des récits d’expulsion, qui commencent presque toujours par « les camions de CRS arrivent au petit matin » et se poursuivent par un déchaînement de violence psychologique : réveil brutal des réfugiés, des familles, les faire sortir des tentes, parfois dans le froid mordant, les chasser du campement, leur proposer de monter à bord d’un bus qui les mènera quelque part en France dans des centres d’accueil (qui peuvent être littéralement n’importe où). On sent l’affolement des personnes, qui ont traversé la Méditerranée, l’Italie, les Alpes, pour échouer à Calais, d’autres qui ont traversé la Turquie, la Grèce, pour se retrouver sur cette plage du nord, après des mois de marche. Et tous sont traités comme des parasites. Aucune empathie, aucune aménité, aucune humanité. 

Le livre nous révèle les mécanismes de cette situation. Tout d’abord, l’accord passé entre l’Angleterre et la France concernant le maintien d’une frontière à Calais: ce sont plusieurs millions versés à la France chaque année pour faire cesser l’immigration clandestine sur ses côtes. Alors nos ministres de l’Intérieur se sont attelés à la tâche. Cazeneuve, Collomb, Castaner, Darmanin, tous ont validé et mis en pratique la théorie du « zéro point de fixation » qui se traduit par des norias de CRS qui viennent toutes les quarante-huit heures expulser les camps de réfugiés et migrants. Cette stratégie de harcèlement permanent de personnes en grande précarité est l’unique outil proposé pour répondre aux attentes de l’Angleterre. Des contingents de CRS, toujours plus nombreux, escortant des brigades de société de nettoyage qui récupèrent les tentes saccagées et les affaires laissées sur place, voilà la réponse de la France à l’afflux de migrants. Aucune prise en charge, et impossibilité de faire valoir quelque droit que ce soit. 

Avec huit ans de recul, Louis Witter décrit l’échec, l’absurdité et l’immense gâchis de cette politique technocratique. Il nous raconte tout cela par le menu. Attention, tout est consternant, nauséabond et révoltant. Si n’était le travail sans relâche des bénévoles, dont l’abnégation force le respect, tout serait bien sombre. Grâce à ce livre, qui est une sorte de long témoignage, vivant, documenté, de la situation à Calais, nous comprenons ce qu’il se passe sur place, et nous pouvons déconstruire les récits officiels sur ces expulsions répétées. Merci à Louis Witter pour cet éclairage. 


Parmi les associations qui oeuvrent sur place, il y a Utopia 56 et l’Auberge des Migrants que vous pouvez soutenir le cas échéant:

https://utopia56.org

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