Avis de tempête, Nature et culture dans un monde qui se réchauffe


Avis de tempête, Nature et culture dans un monde qui se réchauffe, d’Andreas Malm, éditions La Fabrique, 2023, 226 pages, 18€


Après “Comment saboter un pipeline”, les éditions La Fabrique publient un essai du géographe suédois Adreas Malm sur les différents concepts de nature qui ont traversé les trois derniers siècles. Il s’agit d’un travail rigoureux, minutieux, et tout à fait utile pour la bonne compréhension des différents mouvements qui se sont affrontés et qui s’affrontent encore autour de la question de la nature. Le livre de Malm, très pointu, vulgarise les théories philosophiques des principaux penseurs de la nature. Il faut cependant un peu s’accrocher pour suivre les différents propos.

La définition de la nature est exposée en fonction des théories en cours, que ce soit l’hybridisme de Bruno Latour, le néo-matérialisme ou le constructionnisme, Andreas Malm les analyse en détail pour mieux les réfuter. La démonstration est brillante, et l’on se rend compte que selon la vision de la nature défendue, cela permet de justifier l’exploitation de la nature par l’homme, sans vergogne. Ainsi, pour certains, l’homme est distinct de la nature et il n’y a pas de rapport de l’un sur l’autre, pour d’autres, c’est l’homme qui fait la nature et il n’est pas possible d’évoquer une nature en-dehors de l’homme. Certains pensent que la nature a sa propre volonté. D’autres considèrent que le capitalisme est dans la nature. Bref, il y a toujours une bonne raison pour justifier que l’homme peut utiliser la nature. La supériorité de l’homme sur son environnement, et au-delà, de l’homme blanc sur toute autre espèce, a été une des raisons de l’expansion du colonialisme et du capitalisme. Cette vision-là de l’action de l’homme sur la nature sans impact sur l’homme a permis l’extraction sans retenue des ressources naturelles aux quatre coins du globe sans redouter le moindre effet secondaire…  L’image d’une nature bienfaisante et destinée à l’homme pour son usage exclusif paraît bien absurde à la plupart des habitants de la planète aujourd’hui mais pas dans l’esprit capitaliste. On comprend mieux comment on en est arrivé là…

Mais le terme de nature pose question également. Les définitions s’affrontent. Est-ce que la nature est toute chose vivante? un espace sauvage? un éco-système? A quoi s’oppose la nature, sinon? La ville est-elle dans la nature? La définition varie au gré des théories, on s’en doute, cela dit, elle reste toujours un peu floue, au point de n’avoir plus qu’un sens générique dont les théoriciens s’éloignent aujourd’hui sans pour autant proposer de meilleure terminologie. Dernièrement, sur France Inter, le 30 avril 2024, dans l’émission “la Terre au carré”, sur l’écologie en ville, le célèbre anthropologue Philippe Descola était invité. A la question posée par Mathieu Vidard : « comment doit-on appeler le monde sauvage aujourd’hui ? Le vivant ? Le non-humain ? » Descola n’a pas pu répondre, bottant en touche, en disant que la question était compliquée, et qu’en tout cas, on ne pouvait plus parler de nature, de toute façon. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-du-mardi-30-avril-2024-4082000

Andreas Malm conclut son ouvrage par des pistes de réflexion concrètes qui sont davantage en phase avec les préoccupations militantes écologistes. Ainsi il affirme au sujet de l’inéluctable réchauffement climatique que « certains à gauche maintiennent que les progressistes ne devraient pas attiser la panique – il faudrait être moins « catastrophistes » et « apocalyptiques » – mais si l’on se fie au réalisme climatique et si l’on se tient à jour des observations scientifiques, c’est l’inverse qui est de rigueur. » (p.196). Cette position assumée permet de se confronter aux théoriciens qui ne voient pas la menace, la minimisent ou simplement la nient. 

Avec “Avis de tempête”, Andreas Malm signe un grand ouvrage de synthèse des principales théories sur la nature. C’était un travail ingrat mais nécessaire: merci à lui de s’y être consacré et d’avoir réussi à transmettre avec clarté les enjeux des différents concepts, en y joignant, par moment, quelques phrases cinglantes qui viennent souligner l’absurdité des positionnements idéologiques de certains.


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